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Les Amis de l'Ecole de Rouen

Interview de Madame Marie-Claude COUDERT par Pierre BUYCHAUT

10 Avril 2015, 14:11pm

Publié par le webmaster

Marie-Claude COUDERT devant les portraits de Pierre HODE de l'Exposition du MBA

Marie-Claude COUDERT devant les portraits de Pierre HODE de l'Exposition du MBA

 

Attachée de Conservation au Musée des Beaux Arts de Rouen et chargée de Documentation et Edition, Marie-Claude COUDERT est l'auteur de nombreux ouvrages d'Art.

Elle s'est fortement impliquée dans cet hommage rendu à Pierre HODÉ. C'est ainsi que notre Association travaille depuis plus d'un an avec Marie-Claude COUDERT, sous l'autorité de Sylvain Amic, Directeur des Musées de ROUEN, à la réalisation de cette exposition.

Et, lors de notre entrevue, Madame COUDERT nous a fait part de son attirance pour les portraits mis en page par Pierre HODÉ.

Pierre BUYCHAUT:  je sais que vous êtes très sensible aux portraits composés par Pierre HODÉ.

Marie-Claude COUDERT : nous sommes très heureux de pouvoir présenter une section de portraits par Pierre HODÉ car la figure humaine, est absente dans la quasi totalité de son œuvre !

Et cependant, on voit, avec les 4 œuvres accrochées ici, que Pierre HODÉ est un excellent portraitiste ! Mais un portraitiste très singulier dans la mesure où il ne recherche pas le détail physique caractéristique de son modèle, mais qu'il en révèle la personnalité par le choix de la technique picturale qu'il adopte.

PB : expliquez-nous cela ?

MCC : regardez les 2 œuvres sur papier, son autoportrait et le portrait d'Alice TORCHY sa filleule ; dans le premier, à la sanguine, le visage buriné est traité de manière cubisante dans la répartition du volume par plans, alors que celui d'Alice est un dessin vraiment ingresque, tout d'abord par le choix du papier vergé, et puis par le modelé au crayon noir, les courbes souples, enfin toute la féminité et la grâce du modèle révélées par le choix de la technique.

PB : et les 2 huiles ?

MCC : Tout d'abord le sublime portrait, d'un format important, du boxeur Fred BRETONNEL, une gloire des rings des années 1920 et qui a mis fin à ses jours en 1928.

Nous sommes en face d'un personnage sombre tourmenté. Les coloris sont bruns et le fond clair fait ressortir les plages lumineuses du visage, lui traité en plans découpés très cubisants.

PB : mais ce ne sont pas les facettes cubistes de PICASSO par exemple...

MCC : avec Pierre HODÉ, le Cubisme n’est jamais loin, mais lui-même ne se revendiquait pas peintre Cubiste ! Il se savait dans la mouvance et, à l'instar de son approche du Fauvisme, il capte ce qui l'intéresse pour en faire son "miel". Ce qui fait son style personnel.

Ainsi, dans ses portraits, il n'existe pas de déformations du modèle, mais simplement une épuration des formes qui se réduisent à des figures géométriques simples. De plus, la perspective est respectée.

PB : considérez-vous Pierre HODÉ unique dans son genre ou peut-on le rapprocher d'autres peintres et je pense à METZINGER (Jean METZINGER 1883-1956 NDlR)

MCC : METZINGER ou LA FRESNAYE (Jean DE LA FRESNAYE 1885-1925 NDlR), peut-être... Mais je crois que Hodé est assez unique en son genre. Et cette manière de traiter le sujet se retrouve dans toutes ses œuvres quel qu'en soit le thème ! En fait, il construit toujours son œuvre de manière architecturée très stricte, en équilibrant l'importance des formes – de leur surface – et des valeurs – c’est-à-dire des couleurs claires et foncées – et composant toujours à partir d'éléments réalistes identifiables qui donnent au tableau son caractère et son sens. Pourtant  cela n'est jamais une construction réaliste.

Cette approche lui est totalement personnelle !

PB : enfin, quatrième portrait de structure de nouveau différente, "Le Buveur"..

MCC : pas tant dans la structure que dans le sens à donner à l’œuvre. Comme je vous l'expliquais précédemment, le choix de la technique révèle l’identité profonde du personnage représenté, sa personnalité profonde, que l'on reconnaît sans que le peintre ait recours à tel ou tel artifice physique, si je puis dire !

PB : et "Le Buveur" est-il donc réellement un portrait ?

MCC : eh bien, non !

Car ce n'est pas une personne identifiée et identifiable, c'est une typologie : Le Buveur attablé au bistrot ! On sait que HODÉ a tenu un café à Honfleur à partir de 1924 et qu'il fréquentait ce monde.

Il représente une figure humaine, cette fois-ci en buste, découpée en plans très géométriques et, pour le coup, très proche de DE LA FRESNAYE. Quant au paysage d'arrière plan, Pierre HODÉ ne cherche pas à le déterminer.

PB : c'est donc un portrait dépersonnalisé ?

MCC : je ne crois pas qu’il s’agisse d’un portrait même d’un portrait allégorique car HODÉ fait avant tout œuvre de peintre, c'est à dire qu'il agence formes et couleurs. Partant de là, il ne cherche pas à insuffler des conceptions sociologiques ou moralisatrices, ou même psychologiques : l'aspect plastique, uniquement, compte.

PB : en allant plus avant, pourrait-on parler d'autoportrait, puisque l'on sait que Pierre HODÉ fréquentait le monde des bistrots ?

MCC : Non, c'est abusif ! Il est impossible de reconnaître le modèle ! Or, c'est une œuvre très aboutie, l'une des plus abouties. Si HODÉ s'est pris comme modèle, c'est plus comme un exercice du traitement de la figure humaine, comme un pianiste fait ses gammes.

PB : cette salle d'exposition pour les portraits de Pierre Hodé se prête à merveille, puisque nous sommes dans la Salle Jacques-Emile BLANCHE, portraitiste universellement reconnu pour la justesse de son rendu psychologique.

MCC : alors, Jacques-Emile BLANCHE était un véritable portraitiste qui rendait fidèlement les traits et caractéristiques de ses modèles. Ce qui l'intéressait, était de révéler leur personnalité et, pour cette raison, il a reçu beaucoup de critiques de la part de modèles qui ne voulaient pas se voir tel qu'ils étaient en réalité, alors que ses contemporains reconnaissaient la véracité de sa perception.

Une chose est certaine, Pierre HODÉ n'a pas réalisé de portraits de commande. Y compris celui de Fred BRETONNEL, car HODÉ était un fan de boxe et amateur lui-même et il devait bien connaître Jean BRETONNEL, frère aîné et entraîneur de Fred.. Il n'a donc pas résisté au plaisir de faire le portrait du tout nouveau champion d'Europe ! D'autant plus que le visage d'un boxeur, avec tout ce qu'il peut comporter comme déformations dues aux ecchymoses d'un combat, incite au traitement cubisant par un peintre de cette mouvance !

GUÊPE 37( 55x38-coll.part. et les REMORQUEURS ( 80x100 -1923) - don en 1979 au MBAR de Pierre DUCENNE, fils de P. HODE
GUÊPE 37( 55x38-coll.part. et les REMORQUEURS ( 80x100 -1923) - don en 1979 au MBAR de Pierre DUCENNE, fils de P. HODE

GUÊPE 37( 55x38-coll.part. et les REMORQUEURS ( 80x100 -1923) - don en 1979 au MBAR de Pierre DUCENNE, fils de P. HODE

PB: D'autres portraits de buveurs sont représentés dans les scènes de café peintes par HODÉ à Conflans-Ste-Honorine. Nous en avons 2 exemples ici.

MCC : C'est exact : 'Guèpe 37' (55x38, coll. part., NDR) et 'Les remorqueurs' (80x100, 1923, don en 1979 du fils de Pierre HODÉ, Pierre DUCENNE, au Musée des Beaux Arts de ROUEN, NDlR).

Ici, les 2 buveurs, les 2 mariniers, ont un regard. Un regard intéressant, car ils se trouvent à l'intérieur du café comme on peut le déduire de l'enseigne inscrite à l'envers sur la vitrine. Les mariniers portent leurs regards sur nous-mêmes spectateurs, qui nous trouvons, de ce fait, immergés également à l’intérieur de ce café. On retrouve, de plus, l'inclusion de textes, ce qui est très moderne et très proche de Juan GRIS (peintre cubiste 1887-1927, NDR), qui fut, il ne faut pas l'oublier, un ami très intime.

PB : Je crois, d'ailleurs que vous tenez une anecdote à ce sujet.

MCC : Oui, oui...Juan Gris possédait un charme fou, un vrai séducteur ! Quand il était invité chez les HODÉ, et qu’Alice TORCHY, la filleule de Pierre HODÉ, faisait la vaisselle, Juan GRIS lui racontait des histoires qui la subjuguaient à tel point qu'afin de prolonger le plaisir et éviter de l’interrompre, Alice refaisait la vaisselle plusieurs fois de suite!

Belle anecdote qui prouve bien l'amitié de Pierre HODÉ et de Juan GRIS, et qui m'a été racontée par la famille.

Certes, Pierre HODÉ est rattaché à "L'École de ROUEN" car né à ROUEN, et qu'une partie de son œuvre concerne notre ville, mais il a fréquenté un milieu essentiellement parisien. Et, contrairement à la plupart des artistes de l'École de ROUEN, Pierre Hodé n'a pas peint 'sur le motif', à part, peut-être, ses tout premiers croquis. C'est vraiment un peintre d'atelier.

PB : pour en revenir à ces intérieurs de café, peut-on dire qu'il y a également quelques messages ou éléments d'identification cachés de la part du peintre, comme ce calendrier à feuilles volantes  découpé par le bord de la toile, qui donnerait un semblant de datation, juillet 1925, ou ce drapeau belge ?

MCC : à mon avis, ces drapeaux sont des jeux de coloriste, comme ces cheminées de remorqueurs avec les couleurs des compagnies. Peut-être est-ce une manière d'évoquer l'odeur de genièvre des estaminets du nord ?

Dans le second tableau ("Remorqueurs" de 1923), Pierre HODÉ amène une mention plus explicite avec le journal "L’Œuvre", ainsi qu'avec les jeux de cartes et de dominos, typiquement des jeux de café, sans parler de la pipe et de la bouteille. C'est incontestablement une référence à la tradition de la Nature Morte hollandaise.

PB : Une vanité ?

MCC : Oui, c'est une référence aux 5 sens.

PB: Pas la perversion de la boisson ou des jeux ?

MCC : non, je ne crois pas. Uniquement les 5 sens : le goût, l'odorat, le toucher, la vue et l’ouïe avec le choc des dominos entre eux sur le tapis vert ! Peut-être également l'argent derrière les jeux de cartes.

PB : selon vous, quelle est la meilleure période de création de Pierre HODÉ ?

MCC : les années 1920 qui constituent le temps fort de son œuvre !

PB :  HONFLEUR ?

MCC : Il est arrivé à Honfleur pour des raisons pécuniaires. La vie à Paris était devenue très difficile et la gérance de son petit café lui donnait plus d’indépendance financière et donc plus de liberté pour son art. D'autre part, sur les cartes postales des décors qu'il a réalisés pour le café de Paris et ceux de l'Hôtel du Cheval Blanc, on voit vers quels motifs il se dirige. Ce sont des décors très audacieux ! Regardez cette esquisse au crayon graphite, figurant l'arrière-plan du port, les éléments du voyage, les noms d'artistes et d'écrivains liés à ce thème et à celui de "L'ailleurs" avec le globe terrestre et la longue vue. On y retrouve sa manière très structurée de composer. C'est également à cette époque qu'il réfléchit aux décors synthétiques pour le théâtre.

Malheureusement, Pierre Hodé, de santé très fragile, disparaît alors que sa peinture s’orientait vers quelque chose de très intéressant. Après avoir reçu une commande pour l'Exposition Universelle de 1937, on le voit se diriger une abstraction beaucoup plus radicale, dans laquelle il intégrait toutes les influences qu'il avait volontairement puisées à la fois chez Juan GRIS ou chez Fernand LÉGER, notamment dans les signaux de l’univers ferroviaire et les signalétiques urbaines. Il aurait, probablement approfondi ses recherches dans cette voie.

PB : parlez-nous de cette exposition de 1937.

MCC : Conservée aux Archives des Musées Nationaux, se trouve une lettre rédigée par Robert DELAUNAY qui montre bien que c'est ce dernier qui a posé sa candidature en 1936 ! Il écrit alors : « Ce n’est plus un secret que presque tous les artistes tirent la langue ! ».

Lorsque Léon BLUM est arrivé au pouvoir, il a demandé à ce que l'on fasse appel en priorité à des artistes au chômage. Et, compte tenu de la sensibilité artistique de Léon BLUM, les décors cubistes ou abstraits furent privilégiés. De plus, il fallait faire contre-poids aux 2 grosses « pâtisseries » néo-classiques, et même passéistes dans leur conception : le pavillon de l'Allemagne et celui de l'Union Soviétique ! Albert SPEER, proche de HITLER, était l'architecte du pavillon germanique, et BORIS IOFAN, (1891-1976, NDlR), pur représentant de l’architecture stalinienne, celui de l'URSS. Le mot d'ordre était de faire de PARIS une Ville-Lumière, une ville de la couleur. Dans sa lettre de candidature, Robert DELAUNAY énumère un certain nombre de travaux qu’il a réalisés, dont un décor privé pour un certain Docteur VIARD, l’un des principaux mécènes de Pierre Hodé. Et je pense que c’est le Docteur VIARD qui a suggéré le nom de Pierre HODÉ à DELAUNAY

                                                                                     portrait du Dr VIARD

PB :les 2 peintres sont-ils restés en contact par la suite ?

MCC : une lettre de Pierre HODÉ à Robert DELAUNAY de cette qui utilise le tutoiement témoigne d’une  certaine intimité artistique. Je n'en sais pas plus car je n'ai pas retrouvé de lettre officielle de commande, ni dans les Archives des Musées Nationaux ni à la Bibliothèque KANDINSKY. En revanche, j'ai retrouvé la somme qui a été payée aux artistes, règlement calculé en fonction de l'importance de leurs travaux, uniquement, approche très égalitaire.

PB : quelques mots sur les compositions "à la cible" ?

MCC : elles sont vraisemblablement de la même époque...

PB : pourtant données autour de 1922...

MCC : A mon avis, et comme il apparaît lorsqu’on les rapproche de l’esthétique des œuvres du Pavillon des Chemins de Fer (y compris celles de DELAUNAY), elles sont un peu plus tardives ! Ces grands aplats de couleur des compositions "à la cible'"se retrouvent dans les recherches de Pierre HODÉ pour la réalisation des décors de 1937.

PB : les fameux "RYTHMES Mécaniques".

MCC : Pierre HODÉ a réalisé 2 panneaux pour le décor du Pavillon des Chemins de Fer de l’Exposition Universelle de 1937. Il a choisi la "Locomotive 3615" qui existe vraiment, dont on a une photo "mise au carreau" par HODÉ. Les toutes premières esquisses sont relativement réalistes et précises, puis il épure sa vision au fur et à mesure que ses recherches progressent. Au sein des éléments mécaniques de la locomotive, il intègre des signalisations colorées chères aux compositions de Fernand LÉGER. Comme pour le modelé noir et blanc des tuyauteries. Le fonds, quant à lui, est assez neutre dans les premières pensées. On remarque, dans l’œuvre définitive, une présence beaucoup plus massive de la couleur. Ce qui avait dû lui être spécifiquement demandé, à mon avis, afin de répondre au programme général imposé aux artistes.

 

                                                                     Propos recueillis par Pierre BUYCHAUT

HODE-RYTHMES MECANIQUES -HST - extrait de l'ouvrage de F.LESPINASSE -P.HODE-Planète Graphique-2014

HODE-RYTHMES MECANIQUES -HST - extrait de l'ouvrage de F.LESPINASSE -P.HODE-Planète Graphique-2014

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