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Les Amis de l'Ecole de Rouen

Maximilien Luce et les Anarchistes par JACBA

10 Août 2015, 10:38am

Publié par le webmaster

reprise de la parution du 6 juillet 2015

En parcourant l'excellent article que nous a adressé François LESPINASSE sur la correspondance échangée pendant 25 ans, de 1900 à1925, par Maximilien LUCE, et Charles ANGRAND ( que nous venons de publier dans la catégorie "la chronique de François LESPINASSE" de notre Blog), je me suis interrogé sur l'environnement  social et sociétal qu'ont vécu ces deux grands Artistes tout au long de leur carrière.

Je vous livre ci-dessous mes modestes réflexions.

JACBA, Collaborateur

Maximilien LUCE vers 1885

Maximilien LUCE vers 1885

La famille LUCE est parisienne depuis deux générations et d'origine modeste quand nait Maximilien le 14 mars 1858. Le jeune garçon passe son certificat d'études primaires le 28 juillet 1870, 13 jours après la déclaration de guerre franco-prussienne.

Avec les Parisiens, les Luce subissent le siège de Paris de 1871, et pendant 2 mois, de mars à mai, vivent les heures dramatiques de l'insurrection de la Commune réprimée avec violence par l'Armée basée à Versailles. Maximilien voit passer devant le logis familial, qui jouxte le cimetière Montparnasse, d'horribles convois d'où, des chargements, dépassent des pieds et des têtes ensanglantés.

LUCE-une rue de Paris,sous la Commune -1903-1905 -HST - musée d'Orsay - extrait de l'ouvrage cité "les travaux et les jours"

L'enfant en fut profondément marqué et toute sa vie répudia une certaine classe bourgeoise responsable, disait-il, de cette misérable guerre civile entre Français.

Son père avec lequel il partage des goûts artistiques, réussit à le faire embaucher en apprentissage chez un graveur sur bois rue de Buci qui travaille dans la reproduction graphique de catalogues. Maximilien en profite pour apprendre le dessin, et, dès 1874, la peinture à l'huile.

Il fait de rapides progrès. A peine âgé de vingt ans, Maximilien, fait déjà la preuve d'un réel talent et d'une forte personnalité, trouvant les sujets qu'il traitera toute sa vie,  des hommes et des femmes au travail, des portraits et des paysages.

cliquer sur les images pour agrandir

M. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-JolieM. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-JolieM. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-Jolie

M. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-Jolie

 

Il change bientôt de patron-graveur ; embauché par Eugène Froment qui l'emmènera travailler avec lui à Londres pour une revue anglaise en 1877, il rejoint à son retour un petit centre artistique constitué à Lagny-sur Marne et fréquenté par les peintres Isabey, Cortès et Charles Jacque, le vieux Maître de Barbizon.

Tout en continuant sa formation chez Suisse, atelier célèbre de gravure à  Montparnasse, Il se met aussi à fréquenter les lieux de réunion parisiens d'où les préoccupations politiques libertaires et de lutte active contre l'Empire n'étaient pas exclues.

En avril 78, la mère du jeune artiste meurt ; l'année suivante, son père se remarie avec une "jeunesse" de 32 ans, peu sympathique, dont Maximilien fait un beau portrait en 1881(Nathalie Gourdon).

En novembre 79, Luce est convoqué à Guingamp pour faire son service militaire.

18 mois plus tard, son patron fait jouer ses relations pour le ramener à Paris, où il retrouve avec joie ses Amis artistes. On peut suivre désormais pas à pas le développement de la carrière du jeune peintre. Dès 1883, les tons gris de la palette de ses toiles évoluent vers des bleus subtils dans un ensemble de tonalités très graduées. Apparaissent aussi dans son œuvre des tons vert et chair qui persisteront longtemps.

En 1881, il rejoint également ses nouveaux compagnons politiques qui comme lui restent fidèles au souvenir de la Commune, vomie par Marx, et suivent Proudhon et les "Anars", demeurant à la pointe du combat ouvrier, comme Louise Michel, Emile Pouget, Elisée Reclus et Krotopkine.

Deux autres nouveaux amis vont compter pour notre jeune peintre lancé dans le militantisme : Eugène Baillet, ouvrier tablettier, habile propagandiste et organisateur né  pour "tenir" un public et Eugène Givort, "copain de régiment" , jeune marié, exerçant le métier de cordonnier ("gniaf")  dans le XIIème , auprès duquel il va trouver la chaleur d'un foyer qui lui manquait bien.

Que ce soit en matière de création artistique ou de débats politiques, les discussions  avec les fidèles amis de Lagny, exaltés chroniques, débordent souvent en mots violents.

En avril 85, Elisée Reclus et surtout Jean Grave lancent la parution d'un hebdo "le Révolté" s'intitulant lui-même, "organe communiste-anarchiste".

Simultanément Luce s'intéresse aux recherches de Seurat sur les couleurs et s'informe des progrès de sa "Grande Jatte" qui s'appuie sur une technique nouvelle de division des tons par touches séparées de "complémentaires". Ses essais aboutiront en 1886 à des toiles magistrales comme "le Chemin du Village".

Luce - portrait de Seurat -fusain /papier 29;3x22,3 -1890 - coll.partic.

Ces techniques novatrices participent à la naissance du mouvement de la "peinture optique", qualifié bientôt de "néo-impressionnisme" par un jeune critique d'art alors inconnu : Félix Fénéon.

Au début de 1887, Maximilien Luce se sent enfin prêt à affronter le public.

Il décide d'exposer au Salon des Indépendants et y présente 7 toiles, toutes en tons divisés, qui eurent un vif succès. Signac, toujours enthousiaste de ses œuvres, lui achète "la Toilette" 50 francs.

Dans la presse d'avant-garde, c'est un éloge général : " M. Luce nous montre des intérieurs et des paysages prolétariens d'une âpreté extraordinaire - La Toilette, un prolo se lavant dans une terrine- c'est un rude morceau de peinture (sic) ..." [Le Cri du Peuple -26/01/1887].

 homme à sa toilette HST92X73-1887 Musée du petit palais Genève-p25 ouvr. cité - les travaux et les jours

En quelques jours, il devient solidaire de Camille Pissarro, Seurat, Signac, Angrand, Cross, Petitjean, Dubois-Pillet, Lucien Pissarro....Ce succès, s'il fortifie sa foi dans son art, ne l'incite pas à s'endormir sur ses lauriers.  Mais, la fortune fait toujours défaut. Dès le début de l'année, il emménage un studio tout en haut de Montmartre avec son maigre mobilier entassé dans une charrette à bras.

Pour sa deuxième exposition aux Indépendants en 1888, Maximilien accroche 10 toiles dont Pissarro lui procure l'encadrement, d'une " facture néo-impressionniste impeccable" qui retient l'attention d'un nombreux public séduit par l'agressif bariolage qui se lénifie en larges harmonies violettes. "Même si l'art du peintre paraît mal équilibré, "ultranerveux", diront les critiques, la puissante personnalité qui s'en dégage force l'admiration des visiteurs.

En juillet 88, Luce est invité à faire sa première exposition partiulière à "La Revue Indépendante";  en février 89, il expose aux "Vingt" {" XX"} à Bruxelles avec Monet, Cross, Gauguin, C.Pissarro, Seurat...Il va connaître en Belgique tous les organisateurs , le peintre Théo Van Rysselbergue et le poëte Emile Verhaeren qui soutiennent son œuvre.

Luce et Signac liés désormais par une profonde amitié passent ensemble plusieurs semaines à Herblay, travaillant de concert, s'influençant l'un l'autre. On a écrit que la série d'Herblay avec "La Seine à Herblay" représente un sommet, l'une des parties de la période néo-impressionniste de Luce.

C'est là que Signac compose sa fameuse suite "Le Fleuve".

LUCE La Seine à Herblay - HST 50,5 x 79,5 Musée d'Orsay - page36 dans ouvrage cité Les Travaux et les Jours - Musée St-Tropez

Sur le plan politique, Luce demeure un militant très actif : l'hebdo "le Révolté" disparait sous le coup d'une forte amende mais resurgit avec Jean Grave sous le titre "La Révolte" qui obtient un succès retentissant auprès des prolétaires de la France entière.

Maximilien fréquente assidument Emile Pouget, polémiste reconnu, avec lequel il collabore pour le lancement d'un journal "anar" écrit en langue populaire, "Le Père Peinard" dont il fait la couverture qui en scène un "gniaf" menaçant de sa ceinture les représentants des Corps Constitués : Armée, Justice, Église.

Malgré sa réussite, Luce, peintre désormais reconnu, vit toujours chichement. Il continue cependant d'exposer au Salon des Indépendants de 1891, au cours duquel Seurat sera emporté, victime d'une diphtérie maligne.

1891 est une année difficile pour les artistes qui sont forcés pour vivre, de se livrer à des travaux subalternes peu rémunérateurs.

Ici commence pour Luce une période pénible, sentimentalement troublée. L'artiste subit une grave crise intérieure où se mêlent solitude et désenchantement. Il continue courageusement à travailler et à apporter son soutien à ses amis, alors que dans son environnement se créent de nouveaux groupes de pensée et d'expression artistique comme les Nabis, avec Bonnard, M. Denis, Vuillard et Sérusier.

Sur le plan politique, Luce demeure un militant très actif : l'hebdo "le Révolté" disparait sous le coup d'une forte amende mais resurgit avec Jean Grave sous le titre "La Révolte" qui obtient un succès retentissant auprès des prolétaires de la France entière.

Une désaffection se manifeste envers le néo-impressionnisme ; Camille Pissarro vitupère ouvertement contre le pointillisme ; Angrand qu'il connait dès 87, se réfugie dans le noir-et-blanc.

Le Groupe conserve néanmoins une certaine consistance avec Signac, Henri-Edmond Cross, jusque- là hésitant, et Luce, qui est par ailleurs considéré comme l'un des principaux imagiers du Parti fournissant  des dessins très engagés à ses amis Grave et Pouget ;  il sait y évoquer avec un art véritable "l'âme saignante du peuple et la vie des foules angoissées et exaspérées par la souffrance et les rancœurs, [.....} mais aussi, enfin, les joies du printemps, le calme de la nature et l'éternelle douceur des choses" (G.Darien -"La Plume" 1er sept. 1891) .

L'agitation anarchiste prend de l'ampleur en France en 1892 ("l'année de Ravachol"), mais ses acteurs sont déjà étroitement surveillés par la police.

Après une période douloureuse pour Luce, traumatisé par des amours déçus, et une semi-retraite de quelques mois en Angleterre, emmené par son ami Pissarro, le peintre rejoint Signac à Saint-Tropez et regagne enfin Paris à l'automne 1892.

Le Salon des Indépendants ouvre le 18 mars 1893 ; Luce y expose 6 toiles "tropeziennes" et "londonniennes" ; il se met en ménage avec Ambroisine, fort belle fille de 20 ans, qui restera sa compagne le restant de sa vie, et part peindre en Bretagne.

A Paris, les attentats fomentés par les "Anars" se multiplient et la répression ne reste pas inactive. L'année 1894 est celle des règlements de compte définitifs entre la société bourgeoise et les anarchistes. Jean Grave et le clan Reclus sont arrêtés. Compagnons et sympathisants anarchistes sont inquiétés et certains passent en Angleterre ; les revues "Le Père Peinard" et "La Révolte" cessent de paraître. Luce se sent visé.

Qu'est l'anarchisme en 1893 ?

"Je veux peindre le bonheur, les êtres heureux que seront devenus les hommes dans quelques siècles quand la pure anarchie sera réalisée" écrit vigoureusement H.E. Cross dans une lettre à son ami Signac.

Les anarchistes considérent l'État et la jeune 3ème République comme oppressifs. Selon eux la société ne devrait pas être organisée selon des "classes" et des partages économiques institutionnels mais par une association d'individus libres et égaux.

En 1893, la Police parisienne dénombre 2400 "anars" dont 852 réputés dangereux, plus, de nombreux sympathisants souscrivant à "La Révolte" mais non actifs dans les cellules du Parti.  De nombreux attentats à la bombe sont perpétrés quotidiennement. En juin 1894, un anarchiste italien assassine à Lyon le Président  de la République, Sadi Carnot.  Signac, Luce, Grave et Fénéon comparaissent au Procès des Trente, Pissarro se sauve en Belgique ; le mouvement anarchiste évolue vers plus d'"intellectualité", devient souterrain et se met à infiltrer les syndicats. Signac lui-même, réfugié à St-Tropez, donne à son anarchisme un ton plus individualiste : "harmonie dans l'art, harmonie dans la société" devient sa devise.

Pendant ce temps, Maximilien Luce qui avait été arrêté et écroué le 4 juillet 94, est libéré fin août ; il bénéficie d'une large loi d'amnistie votée en janvier 95, mais continue de faire l'objet d'une surveillance quotidienne. Sa liberté retrouvée, Maximilien, heureux père d'un petit garçon (qui  malheureusement, décèdera l'année suivante), se remet au travail et, en novembre 94, il expose avec Signac, 22 grandes toiles anciennes et nouvelles dans une Galerie, rue Lafitte, réservée aux Impressionnistes.

Libéré lui aussi, Jean Grave lance une nouvelle publication anarchiste "Les Temps Nouveaux" avec une série de 30 lithographies de grand format  en noir et blanc signées Pissarro, Signac, Cross, Angrand, Valloton, Van Rysselbergue, etc...Luce inaugure la série en mai avec "L'Incendiaire" s'inspirant des vers de Verhaeren : un jeune homme, torche au poing, court dans une rue où les maisons flambent !

Mi-février 97, Signac envoie à Angrand retiré dans sa campagne Cauchoise depuis 96, un projet de toile "Le démolisseur " publiée en litho dans Les Temps Nouveaux, qui représente un ouvrier, érigé en héros, " donnant un solide coup de pioche au vieil édifice social qui craque". Signac expose sa toile finalisée, aux Indépendants de 1901 avec un sous-titre "Panneau pour une Maison du Peuple".

"Le Démolisseur" de Signac était en fait un message d'encouragement lancé aux jeunes artistes de souscrire l'engagement à faire évoluer la société par l'image, vers un futur anarchiste et lumineux, plus juste, qui éradiquerait les systèmes en cours et supprimerait un État répressif et violent.

Quand Signac peint le Mont-St-Michel en 1897, ou Luce, Notre-Dame, quelques années après,ces artistes veulent surtout opposer l'énergie idéaliste et collective du passé au tumulte chaotique de la vie moderne.

Il faut comprendre enfin que les évènements du début du XXème siècle en France, les menaces de guerre et la Grande Guerre elle-même, ne vont pas favoriser un solide développement du mouvement artistique néo-impressionnisme qui, sans renier l'Impressionnisme, est condamné à devenir, en fait, le précurseur de l'Art Nouveau.

Les Maîtres à Penser que furent Seurat, Signac, Luce, Pissarro, Cross et Angrand ont eu néanmoins le mérite de faire découvrir au Monde une nouvelle harmonie des couleurs et du dessin en associant la Science à la création sur la toile de tons, de valeurs et de vibrations de la lumière par la juxtaposition de touches divisées ou de points de couleurs pures.

Maximilien LUCE - La Gare de l'Est sous la neige - 1917 - HST- Musée de l'Hôtel Dieu - MANTES-LA-JOLIE                                                                                

Le 3 juillet 2015

JACBA

 Bibliographie

 "Maximilien LUCE, peintre anarchiste" ouvrage du Dr Jean SUTTER -1986

 "les travaux et les jours" - ouvrage édité en oct. 2008 lors de l'Exposition M. LUCE à l'Annonciade -Musée de St-TROPEZ .

ci-contre Jean Texcier "portrait M.LUCE" - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE

 "Charles Angrand"  - ouvrage édité en 2006 lors de l'Exposition Ch. ANGRAND par le Musée de la Ville de PONTOISE. - textes de F. et A. LESPINASSE.

"Paul  SIGNAC et l'anarchisme des années 1890"  par Richard THOMSON, professeur des Beaux-Arts à l'Université d'Edimbourg (G.B.) - spécialiste en Art Français du XIXème siècle - Art et Société - Séminaire décembre 2010 (Wikipedia).

La Rédaction du Blog de l'Association des Amis de l'Ecole de Rouen remercie chaleureusement pour sa sympathique collaboration, Mme Jeanne-Marie DAVID, Conservatrice du Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE et organisatrice de l'Exposition , "en amitiés, portraits croisés", consacrée au peintre Maximilien LUCE du 12 juin au 30 août 2015,

M.LUCE - Baignade à ROLLEBOISE (1920) -HST 44,7 x 81,1 et Plage de MERICOURT (1930)-HST 38 X 55,2 - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIEM.LUCE - Baignade à ROLLEBOISE (1920) -HST 44,7 x 81,1 et Plage de MERICOURT (1930)-HST 38 X 55,2 - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE

M.LUCE - Baignade à ROLLEBOISE (1920) -HST 44,7 x 81,1 et Plage de MERICOURT (1930)-HST 38 X 55,2 - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE

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