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Les Amis de l'Ecole de Rouen

CORRESPONDANCES...

25 Juin 2015, 14:53pm

Publié par le webmaster

crédit photo DR

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Notre Ami, François LESPINASSE, nous fait le plaisir  de nous faire découvrir quelques aspects de l'amitié profonde qui unissait deux grandes figures du  mouvement Néo-impressionniste  du début du XXème siècle.

J. BASSET, Webmestre

Bonne lecture....

 

 Félix Fénéon dans le Bulletin de la Vie Artistique du 15 avril 1926 : Charles Angrand écrit : «  .. Ses  autres amis, et qui le restèrent jusqu’ à sa mort survenue le 1er avril 1926, étaient Luce et Signac. Cross aussi. La correspondance assidue qu’il entretint avec tous trois est une mine de documents pour une histoire de l’impressionnisme. Dans cette histoire il occuperait plus de place qu’il n’en occupa dans l’actualité. »  (ci-dessus Félix FENEON, peint par M. LUCE- 1910- Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE) )

Le récolement de la correspondance échangée donne cette juste vision. Les lettres entre Charles Angrand et Maximilien Luce, et inversement sont la parfaite démonstration de la très grande amitié et le profond et constant respect entre les deux artistes.

Leur rencontre se fait probablement en 1887, année où Maximilien Luce participe pour la première fois au Salon de la Société des Artistes Indépendants, dont Charles  Angrand est un des membres fondateurs en 1884. Retiré dans le pays de Caux, à Saint Laurent en Caux en 1896, après quatorze années de vie parisienne, Charles Angrand va correspondre pendant vingt cinq ans avec son ami et dans sa dernière lettre de mars 1926, il commence ainsi : «  mon vieux, … » et termine : « quant à vous, vieux, je vous embrasse … ». Tout est dit.  

Quels sont les sujets traités dans les lettres par les deux amis ?

Quand Maximilien Luce écrit à son ami normand, d’abord cauchois à Saint Laurent en Caux jusqu’en 1913, puis dieppois une année, et enfin, rouennais jusqu’à son décès le 1er avril 1926, il aborde les sujets parisiens par excellence : les Salons. Avant tout, celui de la Société des artistes Indépendants auquel tous deux ils vont montrer une fidélité remarquable donnant ainsi une force considérable à cette manifestation.

Le Salon d’Automne, créé en 1903 est aussi l’occasion d’échanges intéressants et Luce invite très fortement son ami à venir à Paris, à quitter son refuge cauchois. Enfin le Salon de la Société Nationale des Beaux arts, et celui des Artistes Français  souvent boudés par Angrand est l’occasion d’explications souvent pointues.

En 1900, Paris est la capitale mondiale des Arts et trois galeries ont une renommée internationale, la galerie Durand-Ruel et la galerie Bernheim, la galerie Georges Petit auxquelles vont s’ajouter la galerie Vollard, puis la galerie Druet. Maximilien Luce visite ces expositions et donne un avis autorisé et sollicite souvent une réponse. Dans la première et prestigieuse, il a l’occasion de voir d’exceptionnels Manet, Monet, Sisley .. Il  fait part de son enthousiasme. A la galerie Bernheim, Félix Fénéon, ami intime des deux artistes, devient vendeur en 1906 et fait exposer H.E Cross en 1906, Signac en 1907, Marquet et Matisse en 1908, Van Dongen en 1909. Ces manifestations créent des missives passionnantes, comme lors de l‘exposition Futuriste. Chez Druet, où Maximilien Luce va exposer en mars 1904, il va inviter régulièrement  son ami à adresser ses dessins et à lui faire vendre. Luce expose en 1921 à la galerie Dru et son intervention par ses nombreuses missives est décisive pour aboutir à l’unique exposition particulière de Charles Angrand en 1925 en ces mêmes lieux.

CORRESPONDANCES...

Son intervention en 1926 pour la Rétrospective des Indépendants est décisive. 

Les visites à l’Hôtel Drouot sont aussi l’occasion de constater l’évolution des prix des tableaux lors des ventes importantes ( Sedelmeyer, Doucet, Robaut …).

Mais la grande amitié des deux artistes se manifeste surtout dans la quête permanente d’informations sur le groupe néo-impressionniste. Maximilien Luce voit  Paul Signac aux séances du comité des «  Indép », le « Maître », le « Maître tropézien » comme l’appelle Luce, entretient une importante correspondance avec le groupe et une grande activité, expositions, voyages, publications qui passionnent les deux peintres. Félix Fénéon apparait lui aussi souvent, mais les deux amis Luce et Angrand apprécient énormément Henri Edmond Cross (portrait ci-dessous à gauche).

 Les ennuis de santé de ce dernier sont l’objet de nombreuses missives, qui sont la meilleure preuve des liens de ces trois artistes. Luce sollicitera d’ailleurs Charles Angrand pour rédiger la notice nécrologique du douaisien pour le  journal de Jean Grave «  Les Temps Nouveaux ». La famille Cousturier retient l‘attention des deux amis. Lucie, Edmond son mari et leur fils François sont l’objet de toute la sollicitude des deux amis. Les expositions, les voyages, les publications de cette exceptionnelle femme artiste intéressent au plus haut point les deux complices.

Théo van Rysselberghe, peintre belge, ami proche, lui aussi est intime et fait partie de ce groupe. Emile Verhaeren, le poète est un ami commun et sa mort tragique à Rouen le 27 novembre 1916 entrainent des correspondances d’une belle sincérité.

(ci-contre portrait Théo Van Rysselbergue - 1916 )

Maximilien Luce à l’inverse de Charles Angrand a voyagé : Londres dès 1877 (il a 19 ans), Bruxelles en 1889 et 1892, Londres, Saint Tropez, 1893 Camaret, 1895 Bruxell)es,  1896 Bruxelles et Charleroi .  Puis vallée de la Cure (Yonne), 1907 Hollande, Honfleur 1928, 1930 Honfleur, Le Tréport, Saint-Malo. A chaque voyage, Maximilien Luce écrit à Charles Angrand, soit des lettres ou de jolies cartes postales, elles sont le fil qui existe entre les deux artistes.

Charles Angrand dans son isolement normand a un réel plaisir à recevoir des nouvelles de ses amis et tout particulièrement de Maximilien Luce. Il ne le tutoie pas mais il est le plus proche de ses correspondants, et tous deux prennent soin dans chaque fin de lettre de s‘inquiéter de la santé des membres de la famille.

C’est le seul à venir à Saint Laurent en Caux, dans ce bourg situé à équidistance des falaises du pays de Caux et des boucles de la Seine, et là, Maximilien Luce va réaliser deux très beaux portraits de son ami.

(ci-contre portrait de Ch Angrand par M.LUCE-1909 - collection privée)

Tous deux sont militants socialistes, fournissent des dessins pour «  Les Temps Nouveaux » offrent des œuvres pour les tombolas, refusent les honneurs. Leurs nombreux échanges durant la guerre de 1914-1918, montrent leurs angoisses, leurs craintes, mais aussi leurs espoirs.

Charles Angrand informe Maximilien Luce de la lenteur de la progression de l’avant-garde en province et tout particulièrement à Rouen. Ils échangent des coupures de journaux, font une très large revue de presse et le rouennais fait même découvrir le philosophe Alain à Maximilien Luce.

Lors de son inhumation le 4 avril 1926 au cimetière Monumental de Rouen, son dernier neveu, le peintre André Léveillé, Maximilien Luce, au nom de la société des Artistes Indépendants, l’accompagnent à sa dernière demeure.      

Terminons par ces lignes de Jean Sutter, auteur en 1970 d’un ouvrage sur les Néo-impressionnistes qui fait toujours référence, sur Maximilien Luce :

« Il était aussi intransigeant envers lui-même qu’envers les autres. Sa profonde amitié avec Angrand dura, sans nuage, jusqu’à la mort, en 1926, du fameux peintre de Rouen. ».

 

François Lespinasse, mai 2015

 

Voici ci-dessous quelques extraits de la correspondance de Maximilien LUCE à Charles ANGRAND ; vous trouverez les lettres de Ch. ANGRAND dans mon volume "Correspondance de Ch. ANGRAND", préfacé par Mme Joan HALPERIN, spécialiste de Félix FENEON.

13 août 1900

« … Vous devez me trouver bien flemmard et bien rosse de ne jamais vous écrire, vous isolé. J’ai eu de vos nouvelles par une lettre adressée à Cross.

Nous espérions vous voir mais cela a raté, quand pensez vous venir, dites le moi nous irons ensemble faire un tour à la Centennale, il y a des choses fort intéressantes… »

2 avril 1909

«  Vous êtes la sagesse même.

En effet plutôt que de presser pour terminer votre effigie, quelle noblesse de langage, je préfère attendre ne pouvant le mettre à mon exposition qui du reste est avancée… »

2 décembre 1910

«  … Maintenant je vais vous attraper pourquoi tant de mal, vraiment vous êtes très gentil  et votre envoi m’a fait grand plaisir; mais quel tracas cela doit vous donner, emballage, achat de beurre et il est très difficile de vous faire accepter quelque chose. Tous mes remerciements de ma femme et des gosses qui se régalent des pommes …»

30 octobre 1912

«  Vu aussi le salon d’automne, c’est plutôt triste les choses sont placées avec une partialité révoltante. Matisse occupe tout un panneau avec des natures mortes incompréhensibles , ce n’est plus de la peinture c’est du barbouillage, ce ne sont pas mieux des affiches.

Quant aux cubistes, je m’en fous, je n’y comprends rien. Car assez je pense trouver le mot juste, ce sont des grimaciers qui cherchent à attirer l’attention…  »

 1917 

« Mon vieux,   il y a bien longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles, que devenez vous et que veut dire ce silence .. En ce moment l’on est guère en train d’écrire quelle tristesse. Que de boue remuée et les sacrés bourgeois et même ceux qui raisonnent en  retemps ordinaire vous sortent des boniments à vous faire sauter… »

6 mars 1926

«  … j’en ai assez et aspire à Rolleboise. Sitôt débarrassé de toutes ces expositions je ferai un saut à Rouen. En tout cas si vous êtes pour venir prévenez moi. Surtout un mot de temps en temps pour me dire comment cela va…. Un mot élogieux de Fels sur vous dans L’Art vivant mais ne vous laissez pas prendre par ce sale bougre non parce qu’il vous a découvert (enfonceur de portes ouvertes) mais parce que c’est un terrible tapeur… »

 

 

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