Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Les Amis de l'Ecole de Rouen

Maximilien Luce et les Anarchistes par JACBA

10 Août 2015, 11:38am

Publié par le webmaster

reprise de la parution du 6 juillet 2015

En parcourant l'excellent article que nous a adressé François LESPINASSE sur la correspondance échangée pendant 25 ans, de 1900 à1925, par Maximilien LUCE, et Charles ANGRAND ( que nous venons de publier dans la catégorie "la chronique de François LESPINASSE" de notre Blog), je me suis interrogé sur l'environnement  social et sociétal qu'ont vécu ces deux grands Artistes tout au long de leur carrière.

Je vous livre ci-dessous mes modestes réflexions.

JACBA, Collaborateur

Maximilien LUCE vers 1885

Maximilien LUCE vers 1885

La famille LUCE est parisienne depuis deux générations et d'origine modeste quand nait Maximilien le 14 mars 1858. Le jeune garçon passe son certificat d'études primaires le 28 juillet 1870, 13 jours après la déclaration de guerre franco-prussienne.

Avec les Parisiens, les Luce subissent le siège de Paris de 1871, et pendant 2 mois, de mars à mai, vivent les heures dramatiques de l'insurrection de la Commune réprimée avec violence par l'Armée basée à Versailles. Maximilien voit passer devant le logis familial, qui jouxte le cimetière Montparnasse, d'horribles convois d'où, des chargements, dépassent des pieds et des têtes ensanglantés.

LUCE-une rue de Paris,sous la Commune -1903-1905 -HST - musée d'Orsay - extrait de l'ouvrage cité "les travaux et les jours"

L'enfant en fut profondément marqué et toute sa vie répudia une certaine classe bourgeoise responsable, disait-il, de cette misérable guerre civile entre Français.

Son père avec lequel il partage des goûts artistiques, réussit à le faire embaucher en apprentissage chez un graveur sur bois rue de Buci qui travaille dans la reproduction graphique de catalogues. Maximilien en profite pour apprendre le dessin, et, dès 1874, la peinture à l'huile.

Il fait de rapides progrès. A peine âgé de vingt ans, Maximilien, fait déjà la preuve d'un réel talent et d'une forte personnalité, trouvant les sujets qu'il traitera toute sa vie,  des hommes et des femmes au travail, des portraits et des paysages.

cliquer sur les images pour agrandir

M. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-JolieM. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-JolieM. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-Jolie

M. LUCE - La Blanchisseuse, Madame Boin à sa Toilette (1901), Travailleur (étude) - HST- Musée de l'Hôtel Dieu de Mantes-La-Jolie

 

Il change bientôt de patron-graveur ; embauché par Eugène Froment qui l'emmènera travailler avec lui à Londres pour une revue anglaise en 1877, il rejoint à son retour un petit centre artistique constitué à Lagny-sur Marne et fréquenté par les peintres Isabey, Cortès et Charles Jacque, le vieux Maître de Barbizon.

Tout en continuant sa formation chez Suisse, atelier célèbre de gravure à  Montparnasse, Il se met aussi à fréquenter les lieux de réunion parisiens d'où les préoccupations politiques libertaires et de lutte active contre l'Empire n'étaient pas exclues.

En avril 78, la mère du jeune artiste meurt ; l'année suivante, son père se remarie avec une "jeunesse" de 32 ans, peu sympathique, dont Maximilien fait un beau portrait en 1881(Nathalie Gourdon).

En novembre 79, Luce est convoqué à Guingamp pour faire son service militaire.

18 mois plus tard, son patron fait jouer ses relations pour le ramener à Paris, où il retrouve avec joie ses Amis artistes. On peut suivre désormais pas à pas le développement de la carrière du jeune peintre. Dès 1883, les tons gris de la palette de ses toiles évoluent vers des bleus subtils dans un ensemble de tonalités très graduées. Apparaissent aussi dans son œuvre des tons vert et chair qui persisteront longtemps.

En 1881, il rejoint également ses nouveaux compagnons politiques qui comme lui restent fidèles au souvenir de la Commune, vomie par Marx, et suivent Proudhon et les "Anars", demeurant à la pointe du combat ouvrier, comme Louise Michel, Emile Pouget, Elisée Reclus et Krotopkine.

Deux autres nouveaux amis vont compter pour notre jeune peintre lancé dans le militantisme : Eugène Baillet, ouvrier tablettier, habile propagandiste et organisateur né  pour "tenir" un public et Eugène Givort, "copain de régiment" , jeune marié, exerçant le métier de cordonnier ("gniaf")  dans le XIIème , auprès duquel il va trouver la chaleur d'un foyer qui lui manquait bien.

Que ce soit en matière de création artistique ou de débats politiques, les discussions  avec les fidèles amis de Lagny, exaltés chroniques, débordent souvent en mots violents.

En avril 85, Elisée Reclus et surtout Jean Grave lancent la parution d'un hebdo "le Révolté" s'intitulant lui-même, "organe communiste-anarchiste".

Simultanément Luce s'intéresse aux recherches de Seurat sur les couleurs et s'informe des progrès de sa "Grande Jatte" qui s'appuie sur une technique nouvelle de division des tons par touches séparées de "complémentaires". Ses essais aboutiront en 1886 à des toiles magistrales comme "le Chemin du Village".

Luce - portrait de Seurat -fusain /papier 29;3x22,3 -1890 - coll.partic.

Ces techniques novatrices participent à la naissance du mouvement de la "peinture optique", qualifié bientôt de "néo-impressionnisme" par un jeune critique d'art alors inconnu : Félix Fénéon.

Au début de 1887, Maximilien Luce se sent enfin prêt à affronter le public.

Il décide d'exposer au Salon des Indépendants et y présente 7 toiles, toutes en tons divisés, qui eurent un vif succès. Signac, toujours enthousiaste de ses œuvres, lui achète "la Toilette" 50 francs.

Dans la presse d'avant-garde, c'est un éloge général : " M. Luce nous montre des intérieurs et des paysages prolétariens d'une âpreté extraordinaire - La Toilette, un prolo se lavant dans une terrine- c'est un rude morceau de peinture (sic) ..." [Le Cri du Peuple -26/01/1887].

 homme à sa toilette HST92X73-1887 Musée du petit palais Genève-p25 ouvr. cité - les travaux et les jours

En quelques jours, il devient solidaire de Camille Pissarro, Seurat, Signac, Angrand, Cross, Petitjean, Dubois-Pillet, Lucien Pissarro....Ce succès, s'il fortifie sa foi dans son art, ne l'incite pas à s'endormir sur ses lauriers.  Mais, la fortune fait toujours défaut. Dès le début de l'année, il emménage un studio tout en haut de Montmartre avec son maigre mobilier entassé dans une charrette à bras.

Pour sa deuxième exposition aux Indépendants en 1888, Maximilien accroche 10 toiles dont Pissarro lui procure l'encadrement, d'une " facture néo-impressionniste impeccable" qui retient l'attention d'un nombreux public séduit par l'agressif bariolage qui se lénifie en larges harmonies violettes. "Même si l'art du peintre paraît mal équilibré, "ultranerveux", diront les critiques, la puissante personnalité qui s'en dégage force l'admiration des visiteurs.

En juillet 88, Luce est invité à faire sa première exposition partiulière à "La Revue Indépendante";  en février 89, il expose aux "Vingt" {" XX"} à Bruxelles avec Monet, Cross, Gauguin, C.Pissarro, Seurat...Il va connaître en Belgique tous les organisateurs , le peintre Théo Van Rysselbergue et le poëte Emile Verhaeren qui soutiennent son œuvre.

Luce et Signac liés désormais par une profonde amitié passent ensemble plusieurs semaines à Herblay, travaillant de concert, s'influençant l'un l'autre. On a écrit que la série d'Herblay avec "La Seine à Herblay" représente un sommet, l'une des parties de la période néo-impressionniste de Luce.

C'est là que Signac compose sa fameuse suite "Le Fleuve".

LUCE La Seine à Herblay - HST 50,5 x 79,5 Musée d'Orsay - page36 dans ouvrage cité Les Travaux et les Jours - Musée St-Tropez

Sur le plan politique, Luce demeure un militant très actif : l'hebdo "le Révolté" disparait sous le coup d'une forte amende mais resurgit avec Jean Grave sous le titre "La Révolte" qui obtient un succès retentissant auprès des prolétaires de la France entière.

Maximilien fréquente assidument Emile Pouget, polémiste reconnu, avec lequel il collabore pour le lancement d'un journal "anar" écrit en langue populaire, "Le Père Peinard" dont il fait la couverture qui en scène un "gniaf" menaçant de sa ceinture les représentants des Corps Constitués : Armée, Justice, Église.

Malgré sa réussite, Luce, peintre désormais reconnu, vit toujours chichement. Il continue cependant d'exposer au Salon des Indépendants de 1891, au cours duquel Seurat sera emporté, victime d'une diphtérie maligne.

1891 est une année difficile pour les artistes qui sont forcés pour vivre, de se livrer à des travaux subalternes peu rémunérateurs.

Ici commence pour Luce une période pénible, sentimentalement troublée. L'artiste subit une grave crise intérieure où se mêlent solitude et désenchantement. Il continue courageusement à travailler et à apporter son soutien à ses amis, alors que dans son environnement se créent de nouveaux groupes de pensée et d'expression artistique comme les Nabis, avec Bonnard, M. Denis, Vuillard et Sérusier.

Sur le plan politique, Luce demeure un militant très actif : l'hebdo "le Révolté" disparait sous le coup d'une forte amende mais resurgit avec Jean Grave sous le titre "La Révolte" qui obtient un succès retentissant auprès des prolétaires de la France entière.

Une désaffection se manifeste envers le néo-impressionnisme ; Camille Pissarro vitupère ouvertement contre le pointillisme ; Angrand qu'il connait dès 87, se réfugie dans le noir-et-blanc.

Le Groupe conserve néanmoins une certaine consistance avec Signac, Henri-Edmond Cross, jusque- là hésitant, et Luce, qui est par ailleurs considéré comme l'un des principaux imagiers du Parti fournissant  des dessins très engagés à ses amis Grave et Pouget ;  il sait y évoquer avec un art véritable "l'âme saignante du peuple et la vie des foules angoissées et exaspérées par la souffrance et les rancœurs, [.....} mais aussi, enfin, les joies du printemps, le calme de la nature et l'éternelle douceur des choses" (G.Darien -"La Plume" 1er sept. 1891) .

L'agitation anarchiste prend de l'ampleur en France en 1892 ("l'année de Ravachol"), mais ses acteurs sont déjà étroitement surveillés par la police.

Après une période douloureuse pour Luce, traumatisé par des amours déçus, et une semi-retraite de quelques mois en Angleterre, emmené par son ami Pissarro, le peintre rejoint Signac à Saint-Tropez et regagne enfin Paris à l'automne 1892.

Le Salon des Indépendants ouvre le 18 mars 1893 ; Luce y expose 6 toiles "tropeziennes" et "londonniennes" ; il se met en ménage avec Ambroisine, fort belle fille de 20 ans, qui restera sa compagne le restant de sa vie, et part peindre en Bretagne.

A Paris, les attentats fomentés par les "Anars" se multiplient et la répression ne reste pas inactive. L'année 1894 est celle des règlements de compte définitifs entre la société bourgeoise et les anarchistes. Jean Grave et le clan Reclus sont arrêtés. Compagnons et sympathisants anarchistes sont inquiétés et certains passent en Angleterre ; les revues "Le Père Peinard" et "La Révolte" cessent de paraître. Luce se sent visé.

Qu'est l'anarchisme en 1893 ?

"Je veux peindre le bonheur, les êtres heureux que seront devenus les hommes dans quelques siècles quand la pure anarchie sera réalisée" écrit vigoureusement H.E. Cross dans une lettre à son ami Signac.

Les anarchistes considérent l'État et la jeune 3ème République comme oppressifs. Selon eux la société ne devrait pas être organisée selon des "classes" et des partages économiques institutionnels mais par une association d'individus libres et égaux.

En 1893, la Police parisienne dénombre 2400 "anars" dont 852 réputés dangereux, plus, de nombreux sympathisants souscrivant à "La Révolte" mais non actifs dans les cellules du Parti.  De nombreux attentats à la bombe sont perpétrés quotidiennement. En juin 1894, un anarchiste italien assassine à Lyon le Président  de la République, Sadi Carnot.  Signac, Luce, Grave et Fénéon comparaissent au Procès des Trente, Pissarro se sauve en Belgique ; le mouvement anarchiste évolue vers plus d'"intellectualité", devient souterrain et se met à infiltrer les syndicats. Signac lui-même, réfugié à St-Tropez, donne à son anarchisme un ton plus individualiste : "harmonie dans l'art, harmonie dans la société" devient sa devise.

Pendant ce temps, Maximilien Luce qui avait été arrêté et écroué le 4 juillet 94, est libéré fin août ; il bénéficie d'une large loi d'amnistie votée en janvier 95, mais continue de faire l'objet d'une surveillance quotidienne. Sa liberté retrouvée, Maximilien, heureux père d'un petit garçon (qui  malheureusement, décèdera l'année suivante), se remet au travail et, en novembre 94, il expose avec Signac, 22 grandes toiles anciennes et nouvelles dans une Galerie, rue Lafitte, réservée aux Impressionnistes.

Libéré lui aussi, Jean Grave lance une nouvelle publication anarchiste "Les Temps Nouveaux" avec une série de 30 lithographies de grand format  en noir et blanc signées Pissarro, Signac, Cross, Angrand, Valloton, Van Rysselbergue, etc...Luce inaugure la série en mai avec "L'Incendiaire" s'inspirant des vers de Verhaeren : un jeune homme, torche au poing, court dans une rue où les maisons flambent !

Mi-février 97, Signac envoie à Angrand retiré dans sa campagne Cauchoise depuis 96, un projet de toile "Le démolisseur " publiée en litho dans Les Temps Nouveaux, qui représente un ouvrier, érigé en héros, " donnant un solide coup de pioche au vieil édifice social qui craque". Signac expose sa toile finalisée, aux Indépendants de 1901 avec un sous-titre "Panneau pour une Maison du Peuple".

"Le Démolisseur" de Signac était en fait un message d'encouragement lancé aux jeunes artistes de souscrire l'engagement à faire évoluer la société par l'image, vers un futur anarchiste et lumineux, plus juste, qui éradiquerait les systèmes en cours et supprimerait un État répressif et violent.

Quand Signac peint le Mont-St-Michel en 1897, ou Luce, Notre-Dame, quelques années après,ces artistes veulent surtout opposer l'énergie idéaliste et collective du passé au tumulte chaotique de la vie moderne.

Il faut comprendre enfin que les évènements du début du XXème siècle en France, les menaces de guerre et la Grande Guerre elle-même, ne vont pas favoriser un solide développement du mouvement artistique néo-impressionnisme qui, sans renier l'Impressionnisme, est condamné à devenir, en fait, le précurseur de l'Art Nouveau.

Les Maîtres à Penser que furent Seurat, Signac, Luce, Pissarro, Cross et Angrand ont eu néanmoins le mérite de faire découvrir au Monde une nouvelle harmonie des couleurs et du dessin en associant la Science à la création sur la toile de tons, de valeurs et de vibrations de la lumière par la juxtaposition de touches divisées ou de points de couleurs pures.

Maximilien LUCE - La Gare de l'Est sous la neige - 1917 - HST- Musée de l'Hôtel Dieu - MANTES-LA-JOLIE                                                                                

Le 3 juillet 2015

JACBA

 Bibliographie

 "Maximilien LUCE, peintre anarchiste" ouvrage du Dr Jean SUTTER -1986

 "les travaux et les jours" - ouvrage édité en oct. 2008 lors de l'Exposition M. LUCE à l'Annonciade -Musée de St-TROPEZ .

ci-contre Jean Texcier "portrait M.LUCE" - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE

 "Charles Angrand"  - ouvrage édité en 2006 lors de l'Exposition Ch. ANGRAND par le Musée de la Ville de PONTOISE. - textes de F. et A. LESPINASSE.

"Paul  SIGNAC et l'anarchisme des années 1890"  par Richard THOMSON, professeur des Beaux-Arts à l'Université d'Edimbourg (G.B.) - spécialiste en Art Français du XIXème siècle - Art et Société - Séminaire décembre 2010 (Wikipedia).

La Rédaction du Blog de l'Association des Amis de l'Ecole de Rouen remercie chaleureusement pour sa sympathique collaboration, Mme Jeanne-Marie DAVID, Conservatrice du Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE et organisatrice de l'Exposition , "en amitiés, portraits croisés", consacrée au peintre Maximilien LUCE du 12 juin au 30 août 2015,

M.LUCE - Baignade à ROLLEBOISE (1920) -HST 44,7 x 81,1 et Plage de MERICOURT (1930)-HST 38 X 55,2 - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIEM.LUCE - Baignade à ROLLEBOISE (1920) -HST 44,7 x 81,1 et Plage de MERICOURT (1930)-HST 38 X 55,2 - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE

M.LUCE - Baignade à ROLLEBOISE (1920) -HST 44,7 x 81,1 et Plage de MERICOURT (1930)-HST 38 X 55,2 - Musée de l'Hôtel Dieu de MANTES-LA-JOLIE

Voir les commentaires

été 2015 : Interview de Sylvain Amic, Directeur des Musées de Rouen, par Pierre Buychaut

9 Août 2015, 10:59am

Publié par le webmaster

 Pierre Buychaut : alors, Sylvain AMIC, que donne cet Hommage à Pierre HODÉ ?  *

Sylvain Amic : c’est un bel hommage, mais qui reste modeste : l’aspect des "Rythmes Mécaniques" et sa collaboration au "Pavillon des Chemins de Fer" n’ont été que partiellement abordés, idem pour son approche du "Théâtre Synthétique". Et l’angle sériel de son œuvre n’a pas été vu.
De plus, de nombreuses toiles qui paraissent exceptionnelles, ne nous sont connues que par photo. Mais cela n’interdira pas une vraie rétrospective future.

C’est un artiste très singulier !

*  Merci de bien vouloir consulter aussi dans la catégorie "la rubrique de Pierre BUYCHAUT" les interviews de Marie-Claude COUDERT (parue en avril 2015) et cellle de Sylvain AMIC  ( décembre 2013 - nouvelle parution le 21/07/2015)

PB : nous sommes tout ouïes…

SA : en observant son œuvre par son aspect chromatique, on remarque, par exemple, que le choix du coloris chez HODÉ est très évocateur de la matérialité des objets : l’acier, le bois…

PB : une toile a-t-elle retenu votre attention ?

SA : Les motifs "à la cible" sont très intéressants ! Ils me rappellent ces artistes français tentés par le Futurisme comme Henry VALENSI (1883-1960) (mouvement italien né en 1909, lié à la représentation picturale du mouvement - ndlr)

 P.HODE -la rue de l'épicerie - 1922--HST 61x61 - coll.part.

PB : beaucoup font la relation avec Sonia DELAUNAY…

SA :   oui… ?? Ah bon !Pas du tout ! A mon avis, pas du tout !!

Je m'explique : oui, sur le plan formel on peut dire cela. Mais, à mon avis, c’est un peu rapide. Les motifs de Robert et Sonia DELAUNAY sont circulaires certes, mais il s’agit de distribuer des rapports de couleurs.

P.HODE - "le village" 1922 - HST 54X65 - coll. part

HODÉ, ce n’est pas ça : il peint un motif au travers d’un prisme transparent qui décompose le réel en cercles concentriques. Il emploie des couleurs sombres, sans les changer d’un cercle à l’autre. Ainsi le motif est décalé, dans une espèce de décomposition des instants. C’est plus une mise en mouvement d’un motif, contrairement aux DELAUNAY, où c’est la vibration de la couleur qui crée le mouvement. DELAUNAY, c’est la recherche d’une harmonie solaire, d’une fusion du motif dans la lumière et la couleur. HODÉ, c’est comment la vision est transformée au travers différentes temporalités !

PB : on est en 1922. N’est-ce pas un peu tardif pour du Futurisme ?

SA : c’est vrai. Mais c’est un mouvement, comme le surréalisme, qui a une longue histoire, et s’étale sur plusieurs générations.

PB : rapprochez-vous son œuvre du Cubisme ?

SA : Je trouve qu’il tire plutôt vers le Purisme (mouvement post-cubiste - ndlr), en particulier dans ses natures mortes, qui sont finalement plus proches de OZENFANT (Amédée OZENFANT 1886-1966) ou LE CORBUSIER (Charles Jeanneret dit..., 1887-1965) que du cubisme. On peut également évoquer André LHOTE (1885-1962).

Dans tous les cas il s’agit d’échos du cubisme : simplification des formes, usage de l’imprimé, collage d’espaces, mais cela reste bien loin du cubisme qui déstructure la forme pour en restituer toutes les facettes amalgamées dans le plan du tableau.

P.HODE "nature morte au pot blanc" - 60x73 - coll.part.

Le Cubisme Synthétique, ce n’est pas encore ça non plus, ni le Cubisme Analytique ! Pas non plus le Futurisme d’Umberto BOCCIONI (1882-1916).

PB : on parle également de METZINGER, LA FRESNAYE…

SA : Jean METZINGER (1883-1956) est un théoricien et ses compositions des années cubistes vont très loin dans la complexité de la forme. LA FRESNAYE (1885-1925) est au fond un grand classique : c’est un merveilleux dessinateur et ses compositions sont très savantes. HODÉ se soumet beaucoup plus au motif que Metzinger, et n’utilise pas le langage allégorique de LA FRESNAYE.

Justement, c’est la singularité de Pierre HODÉ qui fait qu’on ne sache pas trop où le ranger !

Bon, quand il y a les cartes à jouer, les lettrages, on parle à tort de cubisme. Regardez : Pierre BONNARD (1867-1947) adore mettre des lettrages dans ses compositions tout comme des jeux de miroir, chers à HODÉ ! On ne pas dire pour autant que HODÉ ressemble à BONNARD !

PB : HODÉ, un artiste difficile à cantonner…

SA : oui, comme tous ces petits maîtres peu connus et savoureux qui gravitent dans les milieux des avant-gardes. Je pense à TIRVERT (Peintre de l’Ecole de Rouen, l’École 1881-1948), Félix TOBEEN (1880-1938), Léopold SURVAGE (1879-1968), Serge FERAT (1881-1958), André MARE (1885-1932), Marie WASSILIEFF (1884-1957), Nathalia GONTCHAROVA (1881-1962), et puis les premiers DUMONT (Peintre de Rouen, 1841-1936) de "La Section d’Or"…

Tous ont inventé des formes. Ils ne sont pas peintres cubistes, mais ils aiment ce langage moderne. Chacun a trouvé une combinaison qui lui est propre, un public qui lui est propre, ce qui fait la richesse de cette époque.

PB : les Ports de Hodé ?

P.HODE "la guepe" 1923 - HST 38X55 - coll.part.

SA : c’est certainement la partie de son œuvre qui est la plus célèbre. Mais au-delà des remorqueurs, ce que j’aime beaucoup, c’est sa capacité à décrire des réalités humaines, comme dans le tableau du musée. On est au "Café du Port", mais ce n’est pas une carte postale : la mise en abîme des reflets, les vitres et les miroirs, changent toute la perception de ce moment, et tout à coup fait émerger autre chose.

Très peu d’artistes ont été capables de retranscrire ce vertige du réel. Pour le coup, je n’ai pas d’équivalence en tête. Ah si !!!, on peut évoquer les Nouveaux Humanistes, Léon ZACK (1892-1980), Philippe HOSIASSON (1880-1978), dans leurs débuts.

PB: des projets en cours ?

SA : nous travaillons à la construction d’un PÖLE MUSEAL à l’échelle de la Métropole qui, cela dit en passant, couvre un territoire où l’École de Rouen était fort active. Ce sera une structure adaptée à la valorisation des Écoles Régionales !

PB : expliquez-nous…

SA : l’idée est de créer une sorte de Musée éclaté qui regrouperait les beaux-arts, les sciences et techniques, le patrimoine industriel, (comme le Musée de La Corderie Vallois à ND de Bondeville), les sciences naturelles, les antiquités, l’archéologie, la littérature, les archives, etc...

Tous ces savoirs ont souvent été incarnés par des personnalités régionales qui ont constitué des collections en lien avec l’histoire du territoire, qu’il s’agisse de fouilles, de collectes ou de représentations. Tout cela est très complémentaire, et compose une sorte de portrait d’un groupe humain à travers son histoire. Il y a plus de liens qu’on ne croît entre ces fonds.

PB : une mise en lumière du Patrimoine Normand ?

SA : oui, ainsi cette structure plus adaptée, sera le fer de lance de la mise en valeur du patrimoine métropolitain, que ce soit à travers des écoles, des personnalités. Et les opportunités d’expositions seront supérieures !

De plus, elle se tournera vers un public plus large que celui des érudits : toutes les approches, toutes les curiosités seront autorisées.

PB : Un échange de compétences ?

SA : C’est ce qui permettra de relier tous ces patrimoines entre eux : quel rapport entre La Fabrique des Savoirs et Les Beaux-arts ? A priori aucun ; or, nous avons par exemple dans nos collections un tableau d’Émile MINET représentant l’activité textile.

 Louis-Emile MINET - Tissage et Tisserands -1923 -HSCart.marouflé-26,5x25 coll.MBARouen  

Cela peut avoir du sens de le montrer à Elbeuf. Idem avec le Musée des Antiquités dont les collections et celles des Beaux-arts ont été liées : céramiques et antiquités étaient, jadis, présentées ensemble. D’autres rapports sont possibles : une sculpture romaine du début de l’ère chrétienne dans une salle du XVIe siècle au Beaux-arts permet de montrer de façon explicite comme l’antiquité inspire la Renaissance. Notre grand tableau de Joseph-Désiré COURT (1797-1865), "Le martyre de Sainte Agnès", où l’on voit le Forum de Rome, pourrait côtoyer des pièces de l’antiquité romaine. Je suis persuadé que ces échanges seront très stimulants.

 

 J.D.COURT-"le martyre de Ste-Agnès"

1858-HST 496x812cm.-coll.MBAR;

PB : vous avez évoqué des personnalités locales ?

SA : car ces personnalités, vivant à la même époque, se rencontraient, appartenaient aux mêmes cercles, échangeaient leurs savoirs. Leurs collections étaient universelles, moins spécialisées que celles d’aujourd’hui. Ces esprits très ouverts collectionnaient tout, aussi bien les Beaux-ats que la Céramique ou la Ferronnerie… Cette structure va permettre de décloisonner ce que l’on a découpé aujourd’hui par commodité, en catégories.

Je regretterais que quelqu’un qui se passionne pour les techniques, ne rentre pas aux Beaux-arts où il peut les voir à l’œuvre. Dans notre exposition Sienne , nous montrons le travail de l’artiste et de son atelier pour produire au XIVe siècle des panneaux peints : le bois brut puis enduit, la toile noyée, le gesso (une préparation à base de gypse et de colle de peau NDR), la feuille d’or..., toute une stratification de préparations avant l’application de la peinture. Il n’y a pas que l’image qui intéresse le grand public, l’histoire matérielle des objets se révèle être très attirante.

PB : vous allez bouger, diluer les lignes de démarcation d’orientation de ces Musées !

SA : surtout pas ! Tous ces musées ont leur identité et leur public. Tous ces Musées sont labellisés « Musées de France », avec les qualités d’exposition et de conservation requises, des personnels scientifiques spécialisés compétents qui se complètent entre chaque musée.

Dans leur spécialisation, ils sont le reflet d’une volonté opiniâtre d’ordonner le monde. Avec ce projet, nous n’allons pas tout bouleverser, mais tenter de retrouver cette curiosité universelle qui a présidé à la création des musées.

PB : le Musée des Beaux-arts sera pilote ?

SA : Il est le plus visible, mais sa fonction sera d’être tête de réseau et de redistribuer une part de son « visitorat » vers les autres sites ; en terme d’organisation, il pourra apporter aux divers musées des services qu’ils ne possèdent pas, administration, médiation, communication, développement des ressources, mécénat, location d’espaces…

Chacun de ces musées a une mission propre, et une fonction d’animation du territoire. En créant des "temps" communs, nous inviterons le public à circuler d’un site à l’autre, moyennant une incitation tarifaire par exemple, des abonnements, des invitations croisées... La circulation des publics sera l’enjeu premier du PÔLE MUSÉAL.

PB : une mutualisation de moyens ?

SA : d’abord une mutualisation de compétences et de savoir-faire. Imaginez ce que pourrait être un programme de conférences commun : c’est l’Université de tous les savoirs !

Nous souhaitons créer une offre numérique commune très attractive qui devienne une plate-forme de connaissances et qui permette de suivre tous les programmes et les cycles de conférence du pôle muséal, par streaming par exemple ; pouvoir mettre en ligne ce contenu vivant et également les bases de données des collections qui sont inaccessibles au grand public aujourd’hui.

PB : oui, oui, très innovant…

SA : et enfin, ce qui m’importe le plus, savoir ce que le public pense et désire. Le Musée est une institution qui ne vous demande pas votre avis. A ce jour, on on sait à peine ce que le public a en tête en rentrant au Musée. Nous n’avons pas conscience de ses goûts et préférences. C’est quelque peu anachronique à l’ère des réseaux sociaux !

N’oublions pas, que le projet des musées, créés à la Révolution, était de restituer un patrimoine au public. Depuis, malgré tous les efforts de démocratisation, ce projet initial a été quelque peu confisqué par les "sachants". A l’inverse, dans L’assommoir de Zola,  la noce de Gervaise Macquart se rend au Musée pour y passer un bon moment. Certes, ils détonnent dans le paysage, mais cet épisode montre que le Musée était alors un lieu très ouvert, gratuit et populaire !

Enfin, ce projet de PÔLE MUSÉAL doit être l’occasion de remettre en question nos pratiques. Par exemple, durant "Le Temps des Collections", nous invitons des personnalités extérieures qui ne sont pas issues du monde des musées (Christian LACROIX en 2012, Olivia PUTTMAN en 2013, Laure ADLER en 2014, Agnès JAOUI en 2015 - ndlr) ; c’est un premier pas vers l’ouverture nécessaires des musées vers d’autres univers.

PB : un nom pour ce PÔLE MUSÉAL ?

SA : nous n’avons pas encore trouvé de nom. On peut le penser en terme géographique comme un archipel, ou stellaire comme les pléiades ; ou bien d’aire urbaine, car une bonne part de ces musées est regroupée sur un petit périmètre ; ou encore sous l’angle de la curiosité ; ou sous celui de l’échange du forum….

PB : la création du PÔLE MUSÉAL ne sera-t-elle pas le prétexte de refermer les portes du Musée de Rouen à "L’École de Rouen" ?

SA : Au contraire ! Je pense que les œuvres de ces artistes sont propices à de multiples lectures, dans divers établissements.

Au musée des Beaux-arts, nous pouvons reconduire ce que nous avons fait pour Pierre HODÉ, une salle entière dédiée sur presque une année (de novembre 2014 à août 2015 - ndlr).

PB : la rétrospective Charles FRECHON de 2008, c’était autre chose ! *

* consulter l'ouvrage édité pa les Musées de Rouen lors de l'exposition Ch. FRECHON  de mai à septembre 2008 organisée au MBARouen avec la collaboration de l'Association et de F.Lespinasse.

SA : ah, oui, c’est vrai que cela n’avait rien à voir.  Vous étiez très, très contents, mais, dîtes-moi, combien de visiteurs l’ont vue ?   

PB : 13.580 exactement.

SA : ce nombre de visiteurs doit nous interroger ! C'était un très beau projet, un remarquable catalogue scientifique et documenté mais qui n'a touché que 13.000 visiteurs, dont probablement une majorité de Rouennais beaucoup grâce à votre réseau… Il faut que nous trouvions les possibilités de faire  connaître ces artistes au-delà de ce cercle d’amateurs.

Pendant la période où nous avons montré Pierre HODÉ, le Musée aura reçu près de 100.000 visiteurs. Comme vous le savez, le billet d’entrée à l’exposition Sienne permet de visiter également les collections. On peut donc supposer que nous aurons fait découvrir cet artiste à un plus un large public.

PB : les expos "moyen de gamme" sont-elles vouées à disparaître ?

SA : il est nécessaire de trouver une complémentarité entre les projets et les époques.

Donner une visibilité aux artistes Rouennais ce n’est pas seulement le XIXe siècle mais aussi XVIIe. Nous avons consacré une exposition à Nicolas COLOMBEL (Sotteville-les-Rouen 1644–1717), exposition au Musée des Beaux-arts de Rouen 2012-2013, avec 12.000 visiteurs). Nous avons permis de redécouvrir Adrien SACQUESPÉE (Caudebec-en-Caux 1629–1693,) dont nous possédons 7 tableaux accrochés pour "Le Temps des Collections 2014-2015".

Adrien SACQUESPEE "le martyre de St-Adrien" *1659 -coll. MBARouen

Ce qui nous manque, c’est l’échelon entre ces deux modèles que sont : petite exposition-dossier dans le cadre du "Temps des Collections" et exposition internationale sur 1000m². J’aimerais retrouver la possibilité de monter des expositions d’automne-hiver, avec catalogue, dans les 460m² de la salle d’exposition de l’aile nord. Ce serait le format idéal par exemple pour une exposition « Albert LEBOURG » avec une soixantaine de tableaux essentiels, jalons de sa production.

Et puis, ensuite, il faudrait "coorganiser" cette exposition afin de partager les coûts, car nous n’obtiendrons pas le niveau de mécénat de « Sienne » par exemple !.

Or, beaucoup de Musées possèdent une surface d’exposition temporaire de l’ordre de nos 460m², ce qui serait un atout.

PB : vous savez que vous pouvez compter sur l’Association qui serait source d’économies !

SA : oui, je vous en remercie.

Pour LEBOURG, il faudrait que les tableaux qui proviennent de l’AER côtoient les tableaux d’Orsay, et de quelques grands musées, aussi je préfère attendre d’avoir le budget adéquat. Pour HODÉ, nous avons préféré le faire dans le cadre du "Temps des Collections" car il y avait une forte attente de la famille.

Pour l’instant nous nous efforçons d’obtenir les moyens pour que chacun des musées du PÔLE puisse porter un projet d’envergure chaque année. Au Musée de la Céramique, par exemple, nous présenterons l’an prochain une exposition « MASSÉOT ABAQUESNE » (ver500 – avant 1564), coproduite avec le Musée d’Ecouen. Né dans le Cotentin, il s’est installé à Rouen en 1526 où il a développé l’art de la faïence qui a fait la renommée de notre ville : ce sera notre contribution en 2016 à la valorisation des artistes d’Iici !

  Propos recueillis par Pierre BUYCHAUT

 

MASSEOT ABAQUESNE "le Déluge- Embarquement sur l'Arche" (1550)

Faïence tryptique exposé au Château d'Ecouen -Musée National de la Renaissance d'Ecouen

 

 

 

Voir les commentaires