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Les Amis de l'Ecole de Rouen

interview de Diederik BAKHUYS par Pierre BUYCHAUT

26 Février 2012, 09:00am

Publié par le webmaster

Diederik BakhuysNous avons rencontré pour vous, le vendredi 25 novembre 2011, dans son antre du Cabinet des dessins, Diederik BAKHUÿS, absorbé par de nombreux projets pour les années 2012-2013 : plusieurs expositions organisées pour octobre 2012, Nicolas Colombel pour novembre, une grande exposition de dessins français du XVIIIe pour 2013-2014, alors que se profile pour le printemps et l’été 2013 la prochaine édition de Normandie impressionniste.

Formé en histoire de l’art à l’Université de Paris-I, Diederik bakhuÿs est recruté en 1997 par Claude Pétry, alors directrice des musées de Rouen. Choisi en raison de sa spécialité « dessins », il est chargé du cabinet d’arts graphiques du musée. Rappelons que ce dernier abrite quelques 10.000 pièces et compte parmi les plus prestigieux de France.

Pierre BUYCHAUT : vous êtes arrivé juste un an après l’exposition L’École de Rouen, de l’impressionnisme à Marcel Duchamp...

Diederik Bakhuÿs : Oui, et c’est en feuilletant le catalogue que j’ai découvert l’École de Rouen dont, je dois l’avouer, je ne connaissais même pas l’existence avant d’arriver… Et puis après par les salles Depeaux, qui n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. J’ai été surpris, intrigué, mais je n’ai pas approfondi la question avant des années. J’étais alors accoutumé à travailler sur le dessin ancien, moins attiré sans doute que je ne le suis aujourd’hui par l’art de cette période.Eg.StVincent-Frechon (Copier)

J’avais été frappé, pourtant, par un dessin de Charles Frechon représentant l’intérieur de l’Église St Vincent, une grande feuille offerte au musée en 2000 par Mlle Mouchelet.

PB : cette feuille était, d’ailleurs, de nouveau présente à sa rétrospective de 2008.

DB Oui, et ma vraie plongée dans l’École de Rouen date, en fait, de cette rétrospective Charles Frechon, qui a été une très belle expérience et l’occasion pour moi d’une vraie découverte. J’aime tout particulièrement les toiles des années 1890-1895, avec leurs jardins et leurs vergers saturés d’éclats de lumière, leur côté très dense, très « rempli ». Mais même la fin de sa carrière, qui a moins bonne réputation, réserve parfois de belles surprises avec des toiles empreintes d’une grande poésie. L’exposition m’a révélé par ailleurs un dessinateur vraiment extraordinaire, qui explore des domaines entièrement différents de ceux du peintre, ce que je trouve toujours particulièrement intéressant. Je peux vous avouer que je suis beaucoup plus sensible à un dessin en touches croisées de Charles Frechon qu’à une aquarelle de Paul Signac, par exemple. Charles Angrand aussi me semble bien supérieur à ce dernier comme dessinateur, notamment dans ses Maternités qui sont des merveilles.

PB : cette rétro fut le résultat de la collaboration de notre Association avec votre musée… 

DB : C’était le cas typique d’un sujet dont les amateurs s’étaient emparés avant que les musées ne s’y intéressent. Votre association a tout d’abord joué un rôle fort utile d’aiguillon. Elle a été une force d’impulsion. Elle nous a ensuite énormément aidés en nous donnant accès à des collections privées. Nous avons eu la chance aussi de bénéficier de l’immense savoir accumulé par François Lespinasse. Que saurions-nous du sujet, s’il n’avait pas collecté une masse d’informations dispersées, s’il n’avait pas retracé la succession des expositions anciennes, pisté les œuvres, visité les collections ? Presque rien… Vous ne vous en rendez pas compte, mais pouvoir accéder d’un coup à un milieu de collectionneurs passionnés et extrêmement bien informés sur le sujet est loin d’être courant lorsque l’on se lance dans un projet d’exposition. C’était d’autant plus nécessaire que beaucoup de Frechon majeurs sont encore conservés en mains privées.

PB : et pour Normandie Impressionniste 2010 ?

DB : La relation nouée à l’occasion de cette rétrospective a trouvé un prolongement formidable au moment de la grande exposition impressionniste de l’été 2010. L’une des missions d’un musée comme le nôtre est de faire alterner des expositions « grand public », avec des signatures prestigieuses, et d’autres moins faciles, voire tout à fait en dehors de « l’air du temps », comme Mère Geneviève Gallois (1888-1962). Le Génie et le voile en 2004, dont j’ai adoré m’occuper. La rétrospective Frechon était bien sûr moins risquée, mais Laurent Salomé et moi-même tenions à traiter le sujet de façon ambitieuse. L’artiste ne doit pas être vu uniquement comme un « peintre local » puisque son parcours rejoint à certains moments la grande histoire des avant-gardes. Il a pratiqué une forme de néo-impressionnisme très tôt, avant même d’inventer sa propre vision de l’impressionnisme. Le fait d’avoir été « néo » avant même d’être vraiment impressionniste est une particularité étonnante. Jamais la « grande » histoire de l’art n’avait effleuré ces questions… L’exposition Une Ville pour l’impressionnisme en 2010 a permis d’insister là-dessus, en rappelant plus généralement que les « mousquetaires » de l’École de Rouen ne proposaient pas une interprétation a posteriori des recherches de l’avant-garde parisienne, mais travaillaient précisément au même moment. Le parcours même de l’exposition, vous vous en souvenez, rendait sensible ce constat.

PB : Pierre Dumont ? 

DB : ah, je vous vois venir (rire) ! Oui, le musée a acquis l’été dernier une très étonnante gouache pointilliste de cet artiste : une grande feuille qui représente l’abbatiale Saint-Ouen, formée d’une multitude de petites taches appliquées à la pointe du pinceau. Par bonheur l’œuvre est signée ! P Dumont (Copier)

Car, par la minutie de la technique et la douceur des dégradés, elle diffère entièrement de ce que l’on connaît du peintre. Sans doute faut-il la placer très tôt, au début du XXe siècle, alors que le jeune artiste cherche sa voie en revenant sur les expériences du néo-impressionnisme. 

Abbatiale de St-Ouen - P. DUMONT -  mbar

Entre Angrand et Frechon, il y a eu une vraie tradition d’expérimentations graphiques dans le milieu rouennais. C’est intéressant et tout à fait inattendu de voir qu’elle s’est prolongée chez un artiste comme Dumont .                                                                      

PB : y a-t-il un peintre de l’Ecole de Rouen qui vous tienne plus particulièrement à cœur ?

DB : en fait deux, et même trois, avec Charles Frechon depuis sa rétrospective. Charles Angrand arrive en tête ! Il y a l’œuvre, restreint mais passionnant, et il y a le personnage, si sensible, si honnête, si attachant dans sa fragilité ! C’est un être intelligent, qui porte sur le travail de ses contemporains des jugements d’une finesse merveilleuse. Il faut absolument lire son extraordinaire correspondance publiée par François Lespinasse.

Et puis le Robert-Antoine Pinchon des débuts ! Celui d’avant 1914, comme on l’a vu dans l’exposition impressionniste de l’été 2010 ! Mais c’est un artiste dont l’image peut souffrir du principe de la rétrospective, qui embrasse l’ensemble d’une carrière. C’est ce qui rend problématique, sans doute, l’idée d’une grande exposition au musée. Il n’est pas simple d’expliquer au public que l’on préfère écarter les œuvres tardives. Je trouve moins palpitant en revanche, je dois l’avouer, l’œuvre d’Albert Lebourg, pourtant bien représenté au musée.

PB : d’où vient, d’après vous, que cette « École » manque de reconnaissance aujourd’hui ?

DB : vaste question… Il y a d’abord des raisons historiques. Les figures marquantes que l’on range sous cette bannière n’ont pas eu des parcours faciles. Ils ont eu des difficultés (c’est même un euphémisme) à s’imposer auprès des collectionneurs parisiens. Et le milieu rouennais a beaucoup tardé à leur faire une place, en dépit du soutien de François Depeaux ou de Georges Dubosc. Je pense d’ailleurs que l’histoire aurait été différente si Depeaux avait soutenu Angrand ou même le Frechon néo-impressionniste, plutôt que de favoriser Delattre ou Lebourg. Ce collectionneur n’a jamais vraiment adhéré à l’expérience pointilliste. Curieusement, le plus bel ensemble de Frechon conservé dans un musée n’est pas accroché dans nos salles Depeaux : il est à Louviers ! Et l’on arrive à ce résultat bizarre : Frechon, qui exposait chez Durand-Ruel à Paris à une époque où il ne vendait rien à Rouen, est aujourd’hui presque inconnu en dehors de la région… alors qu’il nous manque au musée un ou deux tableaux vraiment marquants pour lui rendre tout à fait justice. Une rétrospective permet de faire avancer les choses, mais pas autant que l’on aimerait : il y a une telle pléthore d’évènements à Paris que l’on peine à convaincre le public parisien, les critiques, le milieu des collègues de la capitale, à venir voir une exposition consacrée à un personnage dont ils ignorent tout.

Il y a selon moi une autre difficulté dont je parlerai très franchement. La dénomination « École de Rouen » est sans doute commode mais elle pose aussi des problèmes… En voulant rattacher plusieurs générations de paysagistes rouennais au train de l’impressionnisme, on en a desservi certains. Il me semble qu’une association comme la vôtre doit débattre de la question.

PB : expliquez-vous…

DB : eh bien, l’École de Rouen correspond-elle à un mouvement, à un milieu homogène ? Personne ne peut le prétendre. Angrand a été un acteur central du mouvement néo-impressionniste. Ce n’est pas un peintre local, même s’il a vécu et travaillé à Rouen.

N’est-il pas abusif, par ailleurs, de ranger sous la même bannière des artistes de la génération de Lemaître ou de Frechon – ces « mousquetaires » qui, à certains moments, ont été « synchrones » avec ce qui se faisait à Paris – et des épigones de la 2e ou 3e génération ? C’est pour l’histoire de l’art un milieu bien trop disparate !

On trouve d’ailleurs parmi ses représentants tardifs de cette curieuse « École » des figures sensibles et attachantes. Elles ont tenu une place sur la scène locale et cela mérite tout notre respect. Mais elles étaient déconnectées des avant-gardes de leur époque, ou bien y réagissaient d’une façon superficielle. Cela fausse le regard porté sur les créateurs les plus marquants, qui souffrent fatalement d’être mis dans le même sac que des artistes de troisième ordre. On peut parfaitement éprouver de la sympathie pour des peintres qui suivent leur voie sans se préoccuper d’être à la pointe de l’avant-garde. Cela m’arrive tous les jours. Mais rend-on vraiment service à Narcisse Guilbert ou à Narcisse Hénocque, par exemple (2e génération NLR), en les présentant comme les héritiers des « mousquetaires » ?

Ceci étant dit, j’admets volontiers que ce concept, tout bancal qu’il soit selon moi, a permis de créer un intérêt autour du milieu rouennais et c’était plus que nécessaire. Il a servi de fil conducteur aux travaux de François Lespinasse et ce qu’on doit à ses recherches est proprement sidérant. J’en parlais à propos de Frechon, mais cela vaut pour bien d’autres. Sans lui, combien de peintres qui sont aujourd’hui parfaitement documentés seraient tout simplement des inconnus… Et tant mieux également si des artistes ignorés en dehors de la région parviennent aujourd’hui, grâce notamment aux efforts de votre association, à toucher parfois un public plus lointain.

PB : et Normandie impressionniste 2013 ?

DB : comme vous le savez, l’exposition de Rouen portera sur la question des reflets dans l’eau, qui est consubstantielle de l’histoire de l’impressionnisme. Nous ne traiterons pas de la question du reflet dans le miroir, qui est un magnifique sujet en soi, mais qui obéit à d’autres problématiques. Nous remonterons aux sources de la question en revenant sur l’œuvre de précurseurs comme Turner, Corot ou Daubigny. Les Nymphéas de Monet occuperont dans l’exposition une place comparable à celle que tenaient les Cathédrales en 2010.

Le propos ne sera pas topographique, mais Sylvain Amic (successeur de Laurent Salomé à la tête des musées de Rouen depuis octobre 2011 - NDLR) insiste à juste titre pour que le motif de la Seine soit fortement présent. Vous savez la place extraordinaire que le fleuve a tenue dans la peinture impressionniste.

PB : y verra-t-on des représentants de l’Ecole de Rouen ?

DB : Il y a sans doute moins de raisons objectives qu’en 2010 d’inclure un très grand nombre d’œuvres de l’École de Rouen : la ville était alors au cœur du sujet. Mais elles seront assurément présentes. Nous sommes vraiment persuadés de la nécessité de rappeler sans cesse l’existence d’un milieu impressionniste proprement rouennais. Ceci étant dit, je suis aujourd’hui accaparé par d’autres projets et c’est Sylvain Amic, qui connaît la peinture de cette période sur le bout des doigts, qui a repris le sujet. Je reviendrai en renfort plus tard.

PB : quels sont vos projets personnels ?

DB : Je travaille en ce moment sur Nicolas Colombel, né à Sotteville-les-Rouen autour de 1644 et mort à Paris en 1717. On connaît de lui environ 75 tableaux. Nous espérons en réunir la moitié. christ et femme adult -colombel (Copier)

Nous travaillons également sur une formule passionnante intitulée Le Temps des collections. Il s’agit de proposer, un peu comme nous l’avons fait pour Gérard David en présentant la restauration de la Vierge entre les Vierges, un éclairage ponctuel sur une peinture ou un artiste. En juxtaposant chaque année une dizaine d’évènements de ce type dans les trois musées entre octobre et mai, nous renouvellerons en fait toute la perception des collections permanentes.

Un Bulletin des musées de Rouen permettra de publier les résultats des recherches faites à cette occasion.

       le Christ et la femme adultère - Nicolas  COLOMBEL - Musée des Beaux-arts de Rouen                  

                          

propos recueillis par Pierre BUYCHAUT

 

 

 

 

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